
Un rapport du Sénat publié le jeudi 21 mai 2026, révélé par franceinfo, met en lumière ce que les sénateurs qualifient de « pratiques prédatrices » de la grande distribution.
La commission d’enquête, menée pendant six mois, s’est intéressée aux marges appliquées par les enseignes comme Leclerc, Carrefour, Intermarché et la Coopérative U, ainsi qu’aux relations commerciales avec les industriels et agriculteurs. Selon le rapport révélé par France Info, ces derniers subissent un déséquilibre important dans les négociations.
La commission constate que les distributeurs utilisent fréquemment « des méthodes de négociation assises sur la menace, l’intimidation et la contrainte » pour imposer leurs prix, dans un contexte qu’elle décrit comme une guerre des prix de plus en plus intense. Certains industriels ont demandé des auditions à huis clos, craignant des représailles. Les pratiques incluent également le chantage : « Tu acceptes mon prix, ou je n’achète plus tes produits », rapporte le document.
Antoinette Guhl, rapporteure écologiste de la commission, a confirmé ces observations : « Je l’ai vu auprès de nombreux industriels, car je suis allée voir sur place pour avoir les informations et pour voir que les commandes ont été arrêtées du jour au lendemain parce que l’industriel » refusait de vendre aux prix demandés par la grande distribution. Les centrales d’achat envoient dès le début des négociations des menaces de diminution des commandes ou de déréférencement pouvant durer plusieurs mois et représenter entre 30 % et 70 % de l’assortiment d’un fournisseur.
Les pertes peuvent atteindre plusieurs millions d’euros pour les produits périssables. Selon le rapport, ces pratiques instaurent « un climat de peur intolérable » et compromettent les équilibres des filières alimentaires françaises. La dépendance des industriels aux centrales d’achat est forte, ces enseignes représentant entre 80 % et 95 % de leur chiffre d’affaires.
Non-respect des lois Egalim par la grande distribution et coûts déguisés
Le rapport dénonce également le contournement fréquent des lois Egalim, qui visent à protéger les revenus des agriculteurs. Antoinette Guhl cite l’exemple de la centrale d’achat Leclerc : « La centrale d’achat Leclerc nous a dit très clairement : ‘nous ne respectons pas la loi française’ ». Selon elle, « j’achète à l’échelle européenne et donc c’est la loi européenne du pays où je suis que je respecte et non pas la loi française ». Ces mécanismes de contournement concernent l’ensemble des produits vendus en France.
Les sénateurs mettent aussi en évidence la vente aux industriels de services inutiles ou coûteux, imposés par les centrales d’achat. Antoinette Guhl rapporte : « Il y en a un qui nous a expliqué qu’il était obligé d’acheter des services à la grande distribution, notamment des relations ‘Top to top’, c’est-à-dire un rendez-vous de dirigeants à dirigeants qui coûte plus de 350 000 euros ». Selon elle, « c’est un déguisement de coût supplémentaire » et « une forme effectivement de péage pour pouvoir être distribué ». Ces coûts peuvent représenter jusqu’à 40 % du chiffre d’affaires de certains industriels, sans justification sur la qualité des services.
Les marges de la grande distribution sont estimées par les enseignes à 1 à 2 %, mais la commission souligne que ces chiffres concernent des « chiffres d’affaires qui représentent des dizaines de milliards d’euros », selon Antoinette Guhl. Le rapport indique également qu’une part importante des dépenses alimentaires des consommateurs, plus de 40 euros sur 100, revient à la grande distribution, contre 13 euros à l’industrie et 8 euros aux agriculteurs.
Recommandations pour la transparence et le contrôle
Pour renforcer la transparence et le contrôle, le Sénat recommande plusieurs mesures. Il propose de « rendre publique, chaque année, la comparaison entre l’évolution des prix de vente aux consommateurs et celle des tarifs négociés avec les fournisseurs ».
Le rapport suggère également « d’accroître la transparence sur les marges de la grande distribution sur les produits bruts » et d’instaurer « un affichage obligatoire des marges sur les produits non transformés, en priorité les fruits et légumes ». Ces recommandations visent à limiter les pratiques abusives et à mieux informer le public et les acteurs de la filière agroalimentaire sur la répartition des marges et des coûts.