Le marché du carburéacteur connaît des tensions depuis le début de la guerre avec l’Iran et la fermeture du détroit d’Ormuz. Cette situation perturbe les flux d’approvisionnement en pétrole et en produits raffinés, dont le kérosène utilisé par le transport aérien.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), , les stocks disponibles en Europe pourraient être limités. Son directeur exécutif, Fatih Birol, a déclaré à l’Associated Press que le continent dispose « peut-être de six semaines » de réserves de carburéacteur et que l’économie mondiale fait face à « la plus grave crise énergétique » de son histoire.
Le kérosène représente environ 30 % des coûts d’exploitation des compagnies aériennes, selon l’Association internationale du transport aérien (IATA), organisation professionnelle du secteur. Depuis le début du conflit, son prix a presque doublé, en lien avec la hausse du prix du pétrole brut et les contraintes logistiques.
Des risques de pénurie du kérosène et des conséquences sur les vols
La fermeture du détroit d’Ormuz, point de passage stratégique pour les exportations d’hydrocarbures, affecte directement l’approvisionnement en Europe et en Asie. Amaar Khan, responsable des prix du carburéacteur pour l’Europe chez Argus Media, entreprise spécialisée dans l’analyse des marchés de l’énergie, explique : « Le détroit représente environ 40 % des importations européennes de carburéacteur, mais aucun carburant d’aviation n’a emprunté cette voie depuis le début de la guerre ».
Dans ce contexte, Willie Walsh, directeur général de l’Association internationale du transport aérien, indique : « Nous avons également estimé qu’à la fin du mois de mai, nous pourrions commencer à observer en Europe certaines annulations de vols faute de carburéacteur. C’est déjà le cas dans certaines régions d’Asie. » Les niveaux de stocks sont surveillés de près. L’AIE indique que plusieurs pays européens disposent de moins de vingt jours de couverture en carburéacteur. L’organisation précise qu’en dessous de 23 jours, des pénuries physiques peuvent apparaître dans certains aéroports.
Des ajustements ont déjà été observés dans le secteur. La compagnie Scandinavian Airlines System (SAS) a annoncé l’annulation d’« au moins un millier » de vols en avril. KLM, compagnie aérienne néerlandaise, prévoit la suppression de 160 vols le mois suivant, soit environ 1 % de ses liaisons européennes, en lien avec l’augmentation des coûts du carburant. Lufthansa, compagnie allemande, a décidé d’accélérer la fermeture de sa filiale régionale CityLine et de retirer du service 27 avions plus anciens.
D’autres compagnies indiquent surveiller la situation. Delta Air Lines, transporteur américain, a précisé être « consciente du risque potentiel de pénurie de carburéacteur » en Europe, tout en indiquant ne pas anticiper « d’impact opérationnel à court terme ».
Une hausse des coûts et des adaptations du secteur aérien
La hausse des prix du carburant entraîne une augmentation des coûts pour les compagnies aériennes. Certaines répercutent ces évolutions sur les passagers. Plusieurs transporteurs ont relevé les frais annexes, notamment les bagages, ou ajusté les tarifs des billets. Stephen Rooney, économiste principal chez Tourism Economics, indique que « les tarifs aériens devraient augmenter de 5 % à 10 %, les surcharges carburant apparaissant déjà ». Cette évolution s’inscrit dans un contexte où le prix du pétrole brut a progressé de 64 % depuis la fermeture du détroit d’Ormuz.
Des compagnies ont déjà appliqué des hausses. Cathay Pacific, compagnie basée à Hong Kong, a augmenté ses surcharges kérosène d’environ 34 %. Air India a ajouté jusqu’à 280 dollars de frais sur certains vols. Emirates, Lufthansa et KLM ont également ajusté leurs tarifs. Scott Kirby, directeur général de United Airlines, a indiqué dans une note interne que le maintien des prix actuels du kérosène pourrait générer un coût supplémentaire de 11 milliards de dollars pour la compagnie. Il précise : « Pour donner un ordre de grandeur, lors de la meilleure année de son histoire, United a dégagé moins de 5 milliards de dollars de bénéfices. »
Un approvisionnement en kérosène sous tension à l’échelle mondiale
La situation actuelle résulte d’une contraction de l’offre mondiale de pétrole. Pavel Molchanov, stratégiste principal en investissement chez Raymond James & Associates, estime que la fermeture du détroit d’Ormuz entraîne une perte de 10 à 15 millions de barils par jour. Il explique : « Les raffineries sont exactement les mêmes, situées aux mêmes endroits en Asie et en Europe, mais si elles ne disposent pas de suffisamment de pétrole pour fonctionner, cela entraînera des ruptures physiques d’approvisionnement ».
Pour compenser une partie des flux de kérosène interrompus, les États-Unis ont augmenté leurs exportations de carburéacteur vers l’Europe. Jacques Rousseau, directeur général de Clearview Energy Partners, cabinet d’analyse financière, indique que ces envois atteignent environ 150 000 barils par jour, soit près de six fois le niveau habituel.
Les conséquences varient selon les régions. L’Asie-Pacifique apparaît plus dépendante des importations en provenance du Moyen-Orient, suivie par l’Europe. Jacques Rousseau précise : « Je dis à mes enfants… nous n’allons pas tant manquer d’approvisionnement. Cela va surtout nous coûter plus cher ici, alors que dans d’autres régions du monde, on peut réellement se retrouver sans carburant du tout ».
Au-delà des coûts du kérosène, les conditions de transport pourraient évoluer. Christopher Anderson, professeur à l’université Cornell, indique : « Ce n’est plus seulement une histoire de prix du carburant. Pour les compagnies aériennes, c’est désormais une question de planification de réseau ». Il ajoute que les voyageurs pourraient faire face à « davantage de volatilité des horaires et moins d’options à bas prix ».
Les perturbations concernent également les itinéraires aériens. Une partie des liaisons entre l’Europe et l’Asie transite habituellement par le Moyen-Orient. Stephen Rooney précise : « Environ un cinquième de la demande Europe-Asie et 10 % de la demande Amérique du Nord-Asie transitent par le Moyen-Orient et sont donc exposés ». La situation reste dépendante de l’évolution du conflit et de la reprise éventuelle des flux pétroliers dans le détroit d’Ormuz. Il faut dire que cette situation augure d’une perturbation de départ en vacances cet été.

