
New Delhi a transmis à Paris sa lettre de demande officielle pour l’acquisition de 114 chasseurs Rafale, pour un montant de 34 milliards d’euros, le plus important contrat d’armement aérien jamais négocié.
Ce document, appelé Letter of Request dans la procédure indienne, engage Paris à formuler une réponse officielle dans un délai de deux à trois mois. Une fois la réponse reçue, l’Inde pourra émettre une demande de proposition commerciale formelle et lancer les négociations.
Le maréchal de l’air Amar Preet Singh, chef de l’Indian Air Force, a entamé sa visite de quatre jours en France le 1er juin. Il a rencontré des officiers français, les dirigeants de Dassault Aviation et des cadres de MBDA, le groupe franco-britannique fabricant des missiles Meteor et SCALP utilisés par le Rafale. Cette visite coïncide avec le sommet du G7 à Évian-les-Bains du 15 au 17 juin et le salon « Bharat Innovates » à Nice les 14 et 15 juin. Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a déclaré vouloir signer le contrat au cours de l’année 2026.
Le programme MRFA, Multi-Role Fighter Aircraft, répond au besoin de modernisation de l’armée de l’air indienne. Après le retrait des derniers MiG-21 en septembre 2025, la flotte indienne compte 29 escadrons. Selon l’état-major, 42 escadrons sont nécessaires pour faire face à la Chine au nord et au Pakistan à l’ouest. Les 114 Rafale commandés permettraient de former six escadrons supplémentaires, portant la flotte indienne de Rafale à 176 appareils, en plus des 62 déjà commandés.
En avril 2025, un Rafale indien aurait été abattu lors de l’opération Sindoor contre le Pakistan, renforçant l’urgence d’acquérir de nouveaux avions. Éric Trappier a confirmé la perte, précisant que l’appareil opérait depuis le territoire indien. La situation a accéléré les négociations du programme MRFA, validé par le Defence Acquisition Council le 12 février 2026. La France devient ainsi le deuxième fournisseur d’armement de l’Inde, devant la Russie.
Contenu de la commande et fabrication du Rafale en Inde
Sur les 114 Rafale, environ 90 seraient commandés au standard F4, actuellement en service dans l’armée française, avec radar à antenne active, missiles Meteor et système de guerre électronique avancé. Les 36 Rafale déjà opérationnels dans l’Indian Air Force seront modernisés au standard F4. Les 24 appareils restants seraient au standard F5, présenté au salon du Bourget en juin 2025, incluant un drone de combat pilotable depuis le cockpit, avec une entrée en service prévue vers 2030. La France finance seule ce programme depuis le retrait des Émirats arabes unis fin 2025 et cherche un partenaire pour partager les coûts de développement.
La lettre de demande prévoit 22 avions livrés directement depuis la France pour répondre à l’urgence, et 92 assemblés ou fabriqués en Inde. L’objectif est d’atteindre 50 à 60 % de composants produits localement, conformément au plan « Atmanirbhar Bharat » d’autosuffisance industrielle. Dassault Aviation et Tata Advanced Systems Limited ont signé un partenariat pour une usine à Hyderabad dédiée à la fabrication de sections du fuselage. La coentreprise Dassault Reliance Aerospace Limited, implantée à Nagpur, produit déjà des pièces de structure pour les avions. Les premières sections de fuselage devraient sortir de l’usine vers 2028. Éric Trappier a déclaré : « On sait faire du 50 % de contenu local ».
Un accord distinct avec le groupe Hical concerne les pièces de précision pour les commandes de vol. Des employés indiens suivent actuellement une formation en France. Au terme d’un audit de l’État indien, au moins deux sociétés devraient obtenir une licence de fabrication d’avions de combat.
Défis techniques et calendrier
Le principal obstacle concerne les ICD, Interface Control Documents, décrivant l’interaction entre les systèmes embarqués et les armements extérieurs. Sans accès à ces documents, l’Inde ne peut intégrer ses propres missiles, comme l’Astra air-air, le Rudram antiradiation ou le BrahMos-NG développé avec la Russie. Paris refuse de livrer le code source, invoquant la protection de la propriété intellectuelle et la sécurité des systèmes. Un compromis est en cours : un accès partiel aux ICD permettant d’intégrer des sous-systèmes sans toucher au logiciel central.
Le ministère indien de la Défense a adopté un ton plus mesuré, indiquant que « aucun pays ne livre ses codes sources propriétaires » et que le contrat « reste bien sur les rails ». Rostec, le conglomérat russe, a proposé le Su-57 à New Delhi, mais cette offre est jugée peu crédible par les analystes indiens.
Le carnet de commandes de Dassault Aviation au 31 décembre 2025 affichait 220 appareils à livrer avant même la signature du contrat indien. En 2025, 26 Rafale ont été livrés, et l’objectif pour 2026 est de 28, soit environ 2,3 par mois. Dassault prévoit une « cadence 4 » de 48 appareils par an pour 2028-2029, puis une « cadence 5 » de 60 appareils annuels à partir de 2030. Des goulets d’étranglement chez certains équipementiers restent un risque pour les délais.
La procédure d’acquisition indienne comporte douze étapes réglementaires. La signature finale nécessite l’approbation du Cabinet Committee on Security, présidé par le Premier ministre indien. Éric Trappier vise une conclusion en 2026, tandis que certains analystes tablent sur un début 2027 pour la finalisation du contrat.